Entretien avec T. Nitot, fondateur et président de l’association Mozilla Europe

Introduction

Cela faisait quelques temps que nous souhaitions rencontrer Tristan Nitot, fondateur et président de l’association Mozilla Europe. Merci à Alain Vagner qui a permis de concrétiser la rencontre.

Pourquoi Tristan Nitot ?

Tout d’abord car il s’agit d’une figure emblématique du Web et l’une des personnalités des standards du Web.

Ensuite, car le projet Mozilla qu’il soutient poursuit un objectif qui nous tient à coeur : maintenir le choix et l’innovation sur Internet.

Enfin, car l’un des projets de Mozilla, Firefox, est devenu en très peu de temps le navigateur Web le plus adapté aux besoins des internautes du monde entier.

Alter-ergo est sorti d’un entretien de plus d’une heure très riche en informations que vous apprécierez certainement.

Nous souhaitions encore une fois remercier M. Nitot pour sa disponibilité !

La fiche de Tristan Nitot

Fondateur et président de Mozilla Europe

Parcours professionnel :
Depuis 2003 : Mozilla Europe – Fondateur et président

1997-2003 : Netscape – Représentant marketing

1993-1997 : PartnerSoft S.A – Consultant – Représentant commercial – Product manager

1992-1993 : Start-up – Manager technique

Formation :
Diplômé de Supinfo – Titulaire d’un master en management social des organisations de l’ESCP-EAP

Début de l’entretien

Bonjour M. Nitot. Vous êtes le fondateur et président de l’association Mozilla Europe depuis 2003. Pouvez-vous nous dresser un petit historique de l’association ?

L’association Mozilla Europe est née pour développer le projet Mozilla en Europe. C’est la partie européenne de la Mozilla Foundation. La Mozilla Foundation a pour objectif de promouvoir le choix et l’innovation sur Internet.

(…)

Initialement, Mozilla avait constaté que dès que Microsoft a été en position de monopole sur les navigateurs avec Internet Explorer, ils ont cessé de l’améliorer. Et on s’est retrouvé dans une situation où les auteurs de sites Web développaient des sites uniquement pour Internet Explorer alors que ce dernier n’était plus développé. Pour tous les passionnés du Web, qui savaient bien qu’on était aux balbutiements de l’Internet, cette situation était insupportable. Nous avons donc fait un navigateur plus moderne, plus performant, plus sécurisé… tout en essayant de garantir une qualité ergonomique : Firefox.

(…)

Et 4 ans après la sortie de Firefox, nous avons 400 millions de téléchargement et 200 millions d’utilisateurs actifs. En voyant cela, Microsoft a bien été obligé de se remettre au travail, ce qui a donné IE7 et bientôt IE8.

Combien y-a-t-il d’employés à temps plein chez Mozilla ?

Il y a environ 200 personnes à temps plein. Pour vous donner un ordre d’idée, en juillet 2003, il y avait 8 employés à temps plein, et que des bénévoles en Europe.

Pouvez-vous donner une définition de la notion de « logiciel Libre » à nos lecteurs ? Quels sont les avantages des logiciels Libres… pour ceux qui les développent, pour ceux qui les utilisent ?

Le logiciel Libre, c’est un logiciel dont le code source est ouvert à tous et librement redistribuable. Si un logiciel Libre ne répond pas à vos besoins, vous pouvez le modifier et l’améliorer. Quiconque le souhaite est invité à participer au projet, en sachant que le résultat du travail commun appartient à tous. L’expérience prouve qu’on arrive la plupart du temps à faire des logiciels plus performants et plus sécurisés à moindre coût.

Au départ, le pari de concurrencer Internet Explorer (IE) était assez osé. Les statistiques actuelles sont éloquentes, Firefox progresse. Actuellement, 25 à 30 % des utilisateurs ont recourt à Firefox. Est-ce que vous pensez dépasser IE ?

En Indonésie, c’est déjà le cas : Firefox a plus de 50% de parts de marché. Plus près de nous, en Pologne, Firefox est à 40%. Mais ce qui compte, ce n’est pas dépasser IE mais remplacer les navigateurs obsolètes (IE6, IE7 et antérieurs) par des navigateurs de meilleure qualité… qu’il s’agisse de Firefox ou d’un autre… Opera, Camino, Chrome, SeaMonkey, Flock… Tout simplement car les navigateurs obsolètes ne sont pas conformes aux derniers standards du Web. Cela empêche le Web d’atteindre son plein potentiel.

(…)

Cela dit, IE a pour lui un gros avantage : il est installé par défaut avec Windows qui équipe plus de 90% des ordinateurs vendus dans le monde. C’est ce qui fait qu’IE est plus utilisé que Firefox… principalement par les gens qui ne savent pas ce qu’est un navigateur ou ceux qui ne savent pas télécharger et installer un logiciel.

Est-ce que vous pensez qu’il y a de la place pour d’autres browsers que les principaux actuels ?

Oui, probablement. Il y a par exemple Safari, livré par défaut sur les Mac, qui a plus de 5% des parts de marché. Je pense aussi qu’il y a des marchés de niche pour d’autres navigateurs. Et puis Google, avec Chrome, n’a pas dit son dernier mot !

Quels sont les principaux critères de qualité ciblés par Firefox ?

Dans le désordre : facilité d’utilisation, sécurité, respect de la vie privée, extensibilité, respect des standards, rapidité, fonctionnement sur différentes plateformes. Il faut également dire qu’il est développé selon un modèle participatif. Firefox, c’est le navigateur des internautes.

Quels sont les profils clé de contributeurs qui interviennent dans la conception d’un browser comme Firefox ?

En fait, toutes les personnes qui souhaitent participer le peuvent, à tous les niveaux : que ce soit pour donner un coup de main à d’autres utilisateurs dans un forum en langue locale ou pour signaler un défaut et suggérer une amélioration. On a vraiment de tout. Il y a aussi quelque chose de très particulier chez Mozilla, c’est que l’on donne aux contributeurs la possibilité de prendre des décisions une fois qu’ils ont démontré leurs capacités. Pas besoin d’être employé chez Mozilla pour avoir un poste à responsabilité. On ne vous demande pas non plus si vous avez des diplômes. Si vous voulez aider, et si vous démontrez vos talents, alors vous finissez par avoir des responsabilités. Cela donne un environnement de travail assez étonnant, très efficace, mais où paradoxalement on ignore ce qui vous a amené ici.

(…)

Lors d’une réunion l’année dernière, j’ai découvert par exemple qu’un contributeur important était en fait un fermier de l’Oregon. Autre exemple, Peter Van der Beken, co-fondateur de Mozilla Europe, l’un des meilleurs développeurs, chez nous est architecte de formation. C’est plus la personnalité et le savoir-faire que les diplômes qui comptent chez Mozilla.

Avez-vous des ergonomes (« user experience specialists », « usability engineers », etc…) au sein de Mozilla, des laboratoires d’utilisabilité ?

Oui, bien sûr.

Pouvez-vous nous donner quelques exemples des interventions qu’ils réalisent ? En quoi consiste leur travail ?

Leur rôle est de faire en sorte que les utilisateurs aient une bonne « user experience ». Cela recouvre la simplicité d’usage, mais bien plus encore. Au début, nous n’avions pas d’expert en « user experience » et ça a donné la Mozilla Suite (ancêtre de Firefox). Ce n’est pas péjoratif, mais on voyait qu’elle était faite par des ingénieurs pour des ingénieurs. Et puis 3 ingénieurs sensibilisés à l’ergonomie ont eu l’idée de travailler sur ce qui est devenu ensuite Firefox. Ils ont retravaillé les parties du projet qui le rendaient difficile à utiliser. Ils ont mis de côté beaucoup de fonctionnalités, partant du principe qu’à trop vouloir en faire, on faisait tout mal (« less is better »). On a désormais de nombreux spécialistes en ergonomie et en « user experience » qui participent au déploiement de Firefox.

(…)

Vous imaginez bien, c’était la révolution chez Mozilla ! A l’époque, on avait tendance à en rajouter toujours plus. Depuis, cette approche de simplification a été formalisée. Néanmoins, il faut toujours lutter contre la tendance naturelle des utilisateurs et développeurs à ajouter des fonctionnalités à droite et à gauche.

Le lien entre Firefox et ses utilisateurs est très fort : quelles sont les grandes techniques pour recueillir le feedback de vos utilisateurs ?

Je vais me concentrer sur ce qu’il y a de très particulier chez Mozilla :

Tout d’abord, nous sommes très ouverts aux suggestions de nos utilisateurs, qui peuvent nous contacter par les forums, par notre application Hendrix (voir le projet Hendrix) ou pour les plus avancés via Bugzilla (voir le projet Bugzilla).

Ensuite, nous avons les Mozilla Labs (voir les Mozilla Labs) qui ont aussi pour vocation d’encourager le feed-back sur le futur de nos produits et du Web en général. Vous pouvez consulter par exemple les Concept Series (voir les Concepts Series).

Enfin, les extensions : Firefox a plus de 5000 extensions différentes, dont l’immense majorité est conçue par nos utilisateurs et contributeurs. Nous avons récemment dépassé le milliard de téléchargements d’extension depuis notre site (voir l’article Yahoo en question) sans compter les extensions qui sont proposées par de nombreux auteurs directement sur leur site. C’est un éco-système bouillonnant, où l’utile côtoie l’inutile. Il y a de véritables joyaux utiles à tous qui y sont développés.

(…)

Pour Mozilla, c’est un formidable réservoir à idées ! Mais c’est aussi un moyen très flexible de prototyper rapidement les idées issues des Mozilla Labs sans interférer avec le développement de Firefox.

Tout le monde peut donc développer ses propres extensions ?

Oui. Un bon développeur Web, qui connaît JavaScript peut facilement développer ses propres extensions.

D’un point de vue ergonomique, ce système d’extension est du pain béni. Le produit est ainsi en constante adaptation aux nouveaux besoins des internautes.

Oui tout à fait. On peut mettre en forme ses idées en proposant une extension. On peut répondre à un besoin précis sans avoir à batailler pour que cela soit intégré dans le produit… sans avoir à attendre la sortie d’une nouvelle version de Firefox. Cela permet de faire évoluer rapidement le prototype et d’affiner son implémentation. Tout le monde est gagnant. Et si le besoin auquel l’extension répond est universel, alors il y a des chances qu’on la transforme en fonctionnalité standard dans une version future de Firefox. C’est par exemple le cas de la fonctionnalité « Session Restore » (sauvegarde automatique des fenêtres, des onglets et de leur contenu, pour les restaurer en cas de plantage de l’ordinateur). Initialement, c’était une extension. En fait, je devrais dire plusieurs extensions, car il y a eu plusieurs initiatives en parallèle. Cette extension est désormais une fonctionnalité de Firefox 3.

En ergonomie, on s’intéresse fortement à la notion de profil utilisateur. Bien évidemment, Firefox s’adresse au très grand public, donc à des profils très hétérogènes et variés. Est-ce qu’on peut malgré tout dresser un profil de l’utilisateur de Firefox ?

Non, c’est très difficile. D’autant plus qu’avec les extensions, on arrive à couvrir une infinité de profils, de l’utilisateur lambda au développeur Web, en passant par le passionné qui veut tout essayer sur son ordinateur.

En ergonomie web, une thématique assez incontournable est l’internationalisation des sites web. Comment Firefox gère cette internationalisation ?

C’est un autre aspect spécifique au logiciel Libre : la localisation du site et des produits est réalisé par des bénévoles. Il y a aujourd’hui une équipe de 4 employés qui synchronise 85 équipes de localisation. Cela nous permet de couvrir des langues sans nous préoccuper du retour sur investissement : si une équipe de localisation veut avoir une version dans sa langue, elle se met au travail, à son rythme, avec les outils que nous fournissons. C’est ainsi que rien que pour l’Espagne, nous avons des versions en espagnol, catalan, basque et galicien.

(…)

Je me souviens, quelques années en arrière, quand j’étais employé chez Netscape, j’avais un mal fou à justifier la dépense d’une localisation en espagnol ! 10 ans plus tard, l’approche collaborative nous permet de fournir des versions linguistiques localisées couvrant plus de 90% de la population mondiale… Firefox est proposé en 47 langues en ce qui concerne le site Web et 62 en ce qui concerne le produit.

La langue est un des points majeurs de l’internationalisation. Au-délà de la langue qui est différente, y a-t-il des adaptations spécifiques en fonction de la population ciblée et des différents pays ?

Pour l’instant, assez peu. On propose différentes pages d’accueil suivant les pays, idem pour le moteur de recherche par défaut. Mais on compte aller plus loin. On expérimente. Vous pouvez voir par exemple la Firefox China Edition (voir le blog Mozilla and China et voir un article sur Read Write Web).

On parle beaucoup de 2.0 ces derniers temps. C’est quoi le Web 2.0 pour Tristan Nitot et comment Firefox se positionne par rapport à cela ?

Je crois qu’en ce moment, on parle beaucoup d’un « Krach 2.0″… :-/ Je ne suis pas un grand fan de cette « 2.0 mania ». D’après moi, le Web participatif correspond en fait à la vision initiale de l’inventeur du Web, Tim Berners-Lee. Souvenons-nous que son navigateur, le premier au monde, permettait aussi bien de lire du contenu Web que d’en produire !

(…)

Le Web a subi une influence temporaire de la part des grands médias, où peu d’auteurs publiaient un contenu consommé par des millions de personnes. Désormais, les deux modèles coexistent, et c’est tant mieux. Yahoo et Wikipedia sont parmi les plus grands sites au monde. Les blogs permettent à tous de contribuer. Youtube, Dailymotion, Flickr permettent à chacun de publier ses propres contenus photo ou vidéo. Voilà pour le contenu.

(…)

Pour ce qui est du logiciel, la participation des internautes, c’est dans le logiciel Libre qu’elle se passe, et dans Firefox en particulier. Et pour participer à Internet, s’il y a bien qu’un seul logiciel nécessaire, c’est bien le navigateur.

On parle beaucoup de Firefox évidemment, mais sur quels autres types de projet Mozilla travaille ?

L’autre produit historique de Mozilla, c’est Thunderbird notre client de messagerie, dont la version 3 devrait sortir au premier semestre 2009. Les démonstrations du prototype sont très excitantes. Vivement la première version Beta !

(…)

Par ailleurs, nous hébergeons des projets plus communautaires, comme par exemple Camino (un navigateur pour Mac uniquement, produit exclusivement par des bénévoles sur la base de Firefox) ou Seamonkey (une évolution de la Suite Mozilla) et Bugzilla (logiciel serveur permettant de suivre les défauts de logiciels). Bugzilla est la colonne vertébrale de centaines de projets Libres aujourd’hui.

Dans une précédente interview, vous expliquiez qu’il y avait eu deux révélations pour vous, d’une part le PC et puis l’Internet. Est-ce que vous pensez qu’il y aura une troisième révelation ? Une petite idée sur ce que pourrait être cette troisième révélation ?

Je pourrai vous en dire plus quand j’aurai réellement cette révélation 🙂 Disons qu’on y travaille. Le dernier truc qui m’a vraiment époustouflé est une expérience ergonomique sortie des Mozilla Labs : Ubiquity (voir Ubiquity). En gros, c’est l’utilisation d’une ligne de commande en langage (presque) naturel combinée avec un mashup (ou application composite, voir la fiche Wikipédia) local à la demande. Cela n’est pas simple à expliquer, mais c’est facile à comprendre avec une démonstration, et ça a le potentiel pour révolutionner le Web. J’ignore encore si c’est un feu de paille dû à une idée faussement géniale ou si l’on va voir quelque chose d’important sortir de cet embryon, mais quoi qu’il en soit, c’est très excitant !

Vers quoi Mozilla se tourne pour les prochaines années ?

Nous sommes actuellement en train d’y réfléchir (voir mon blog). Notre volonté, c’est que l’Internet reste une ressource publique utilisable par tous. Il y a des implications en terme de participation, pour que tous ceux qui le souhaitent puissent définir comment ils souhaitent utiliser l’Internet, mais aussi en terme d’éducation, de protection de la vie privée, et bien sûr de sécurité… tout en permettant au Web de progresser pour répondre encore mieux aux besoins des utilisateurs. Je le redis : le Web est encore très jeune et n’a pas atteint son plein potentiel et nous souhaitons l’accompagner dans son développement.

Nous arrivons à la fin de l’entretien. Nous souhaitions encore une fois vous remercier pour votre disponibilité. J’espère que vous aurez pris du plaisir à répondre à ces questions.

C’est toujours un immense plaisir que de discuter autour des projets Mozilla.