Entretien avec J.C. Grosjean – « Mettez toutes les chances de votre côté en alliant Ergonomie et Méthodes Agiles »

Introduction

Pour faire passer son message et être soutenu dans sa démarche, un des outils à disposition de l’ergonome est la méthodologie de gestion de projet. La personnalisation des méthodologies de gestion de projet à la démarche ergonomique est une pratique courante sur le terrain. Un thème très en vogue à l’heure actuelle est d’allier « Démarche centrée utilisateur » et « Méthodes Agiles ».

Jean Claude Grosjean, la référence en matière d’Expérience utilisateur Agile a accepté de partager son expérience sur le sujet.

Merci à Jean Claude Grosjean pour sa réactivité et sa disponibilité !

La fiche de Jean Claude Grosjean

JC GrosjeanCoach Agile – Ergonome Senior, Valtech, Paris

Auteur des blogs www.qualitystreet.fr (Coaching Agile, Expérience Utilisateur, Tests Logiciels et Ergonomie IHM) et www.agile-ux.com (en anglais).

Co-auteur de l’ouvrage : « Le poste de travail Web – Portail d’entreprise et accès au SI » (mars 2010)

Jean Claude allie à la fois une grande expérience du conseil (Arthur Andersen, Axance, SQLI) et une bonne connaissance des processus de conception et de développement logiciel (Editeur de logiciels, Influe). Il accompagne aujourd’hui la transformation Agile des organisations et coache les équipes sur les bonnes pratiques Agile et Lean, tout en gardant l’expérience utilisateur au cœur de ses préoccupations.

Début de l’entretien

Bonjour J.C., vous êtes expert Agile et Expérience utilisateur. Nos lecteurs sont sensibilisés à l’approche ergonomique et à l’expérience utilisateur mais pas à Agile. Pouvez-vous nous faire un bref état des lieux ?

Valeur (au plus vite), Changement, Collaboration : ce sont les 3 mots qui résument le mieux l’agilité. Pour aller plus loin, une méthode Agile peut se définir comme une approche itérative et incrémentale, qui est menée dans un esprit collaboratif avec juste ce qu’il faut de formalisme. Elle génère un produit de haute qualité tout en prenant en compte l’évolution des besoins des clients.

(…)

Aujourd’hui, l’agilité modifie notre façon de concevoir des produits, d’envisager et de mener un projet informatique, notamment en termes d’estimation, de planification, de réalisation et de suivi.

De quand datent ces méthodes Agile ?

Elles ne sont pas nouvelles : apparues, pour la plupart, dans les années 90 en réaction aux difficultés liées aux méthodes de développement informatique traditionnelles (cycles en cascade, cycle en V), leur véritable acte de naissance date de 2001.

Comment cette naissance s’est concrétisée ?

Par l’établissement du Manifeste Agile, soutenu par la signature de 17 personnalités reconnues de l’Industrie logicielle (Beck, Cockburn, Fowler, Jeffries, Marick, Schwaber, Sutherland, Highsmith…).

Pouvez-vous nous décrire un peu plus ce Manifeste Agile ?

Ce manifeste offre le socle et constitue les fondations communes à l’ensemble des méthodes Agile : Scrum, Extreme Programming (XP) pour les plus connues mais aussi ASD (Adaptive Software Development), FDD (Feature Driven Development), DSDM (Dynamic System Development method), AUP (Agile Unified Process).

(…)

Les 4 valeurs du manifeste sont les suivantes :

  • les individus et les interactions plutôt que les processus et les outils ;
  • des fonctionnalités opérationnelles plutôt qu’une documentation exhaustive ;
  • une collaboration avec le client plutôt que la contractualisation des relations ;
  • une acceptation du changement plutôt que la conformité aux plans.

Parmi les méthodes Agile que vous avez citées, quelle est la méthode en vogue ?

Scrum est à l’heure actuelle la méthode Agile la plus populaire en France et dans le monde. Les bénéfices sont concrets et éprouvés : visibilité, qualité, réactivité, adaptabilité, efficacité… mais aussi efficacité et satisfaction des équipes et des utilisateurs.

Dans un contexte de projet logiciel ou web, quelle est l’approche de la qualité que vous défendez ?

Une approche évidemment centrée utilisateur mais pas seulement… Délivrer la valeur business au plus tôt, pour toujours plus de feed-back, est aujourd’hui crucial, d’où l’intérêt de combiner l’ergonomie des IHM et les méthodes de développement Agile.

En quoi la démarche ergonomique et les méthodes Agile sont-elles liées ?

Dans les deux cas, l’accent est mis sur le facteur humain, c’est selon moi l’élément déterminant. Pour le reste, la recherche permanente du feed-back, au travers notamment des tests et de la défense de la simplicité, est commune aux méthodes Agile et à la démarche ergonomique.

Qu’est-ce que les méthodes Agile peuvent apporter à la démarche ergonomique ?

La démarche ergonomique peut bénéficier de conditions très favorables offertes par l’agilité (des conditions rarement présentes dans les cycles de développement traditionnels). Ces leviers forts sur lesquels l’ergonome va pouvoir asseoir son action sont les suivants :

  • des livraisons fréquentes (toutes les deux ou trois semaines) ;
  • une activité de validation en continu ;
  • un travail collaboratif ;
  • la coopération et l’implication forte des clients et utilisateurs tout au long du projet ;
  • l’accent mis sur la simplicité.

Et inversement ?

Scrum et les méthodes Agile laissent de côté les éléments relevant de l’ingénierie des exigences, l’ergonomie et l’expérience utilisateur. C’est une faiblesse, un manque incontestable, tant ces dimensions sont cruciales pour assurer une bonne acceptation des produits par les utilisateurs finaux. Je suis donc convaincu que l’intégration efficace des spécialistes de l’expérience utilisateur dans les projets Agile est nécessaire. La diffusion de l’expérience utilisateur dans l’équipe, la défense des utilisateurs, de leur activité et de leurs buts (notamment grâce à la technique des « personas »), les guidelines et recommandations ergonomiques, l’utilisation d’outils de prototypage légers, autant d’éléments sources de valeur pour l’équipe, les clients et les utilisateurs finaux.

Certains experts parlent de « usagility », qu’en pensez-vous ?

Pourquoi pas… mais je trouve que la notion d’utilisabilité (« Usability » en anglais) est en 2010 trop restrictive, à la fois du point de vue produit et du point de vue de nos métiers. De mon côté, je préfère donc parler d’expérience utilisateur et d’expérience utilisateur Agile (« Agile UX »), une discipline plus large et aux multiples facettes.

Quels sont les conseils que vous pourriez donner aux ergonomes qui s’orientent vers Agile ?

Faire preuve d’ouverture, s’impliquer, pratiquer… et garder l’esprit « agile » !
Plus concrètement, pour avoir sa place dans des équipes Agile, l’ergonome doit, selon moi, adapter sa démarche (pour plus de pragmatisme et de réactivité), adapter ses outils (pour plus d’efficience), adapter ses livrables (en allant à l’essentiel, mais toujours en fonction de ses destinataires)… et surtout convaincre de l’utilité de son rôle.

Concrètement ?

Cela passera par la démonstration :

  • du recouvrement possible par l’ergonome d’activités parfois délaissées par les équipes de développement (du côté du besoin, des exigences, de la validation) ;
  • de sa forte expertise et de sa plus-value sur toutes les problématiques d’interface utilisateur ;
  • de son savoir-faire dans le dialogue et la communication avec les utilisateurs au travers d’interviews, de réunions de validation, de tests utilisateurs ou d’ateliers de travail (fonctionnels ou de conception).

Encore merci Jean Claude et très bonne continuation ! Pour le reste, message reçu, cultivons l’esprit agile !