Entretien avec J-C Dodeman – Retour sur 15 ans de pratique de l’ergonomie

Introduction

La pratique de l’ergonomie et le métier d’ergonome évoluent avec les usages et les situations de travail. Comment le métier a-t-il fluctué ces dernières années ? La pratique de l’ergonomie s’est elle démocratisée en France ? Pour répondre à ces questions nous avons interviewé un expert du domaine : Jean-Charles Dodeman.

La fiche de Jean-Charles Dodeman

JC-Dodeman-ergonome-conseilErgonome consultant et gérant de la société de conseil en ergonomie Action-ergo.

Expérience professionnelle : Jean-Charles Dodeman est ergonome depuis 1996. Il a exercé aussi bien comme ergonome interne (notamment chez PSA Peugeot Citroën durant 6 ans) que comme consultant (depuis 2006 dans le cabinet-conseil Action-ergo). Son parcours généraliste lui a permis d’aborder différentes situations de travail ou d’usage : industrie de main-d’œuvre, industrie de process, tertiaire, conception produit et conception d’IHM.

Début de l’entretien

Bonjour M. Dodeman. Vous exercez le métier d’ergonome depuis de nombreuses années dans des domaines très variés. Comment définiriez-vous l’ergonomie ? 

L’ergonome n’est pas là uniquement pour apporter un regard sociologique des situations de travail, mais aussi pour proposer des solutions.

Pour ma part j’en reste aux définitions fournies par la SELF (Société d’Ergonomie de Langue Française) et par quelques personnages marquants de la discipline.

J’ai néanmoins estimé utile d’en proposer une qui présente le point de vue de la pratique : « Faire de l’ergonomie consiste à caractériser la relation entre l’être humain, qu’il soit opérateur, usager, client… et un outil ou un produit dans un contexte, un environnement, un lieu de vie, en vue de concevoir les outils et systèmes les plus appropriés à l’usage qui peut en être fait (facile à utiliser, sans risque pour la santé) et à la finalité pour lesquels ils sont conçus (efficacité, efficience) » (pour plus d’informations consulter Définition du métier d’ergonome selon J-C Dodeman sur action-ergo).

Je tiens beaucoup aux définitions, car elles donnent des limites à ne pas franchir et des perspectives à développer. Par exemple, beaucoup d’ergonomes se limitent aux aspects liés à la santé alors que l’efficacité et la fiabilité sont aussi les résultantes d’une action en ergonomie. Certains oublient aussi que l’ergonomie consiste à transformer les situations ou les produits et non à se limiter à une attitude contemplative. Toutes les définitions de l’ergonomie vont pourtant dans ce sens.

En France, l’ergonome qui évolue dans le domaine des IHM est parfois marginalisé par ses pairs. Ressentez-vous cette marginalisation ? 

Distinguer ce que fait le corps de ce que peut traiter le cerveau est contraire à l’approche en ergonomie.

L’originalité de la discipline est justement de prendre en compte un modèle de l’homme au travail le plus complet possible.

Est-il marginalisé ou se marginalise-t-il ? Pourquoi se désigner comme ergonome IHM et non comme ergonome ? D’ailleurs ce terme me dérange assez, car je ne suis pas favorable au découpage des paramètres d’une situation.

Par exemple, à chaque fois que je suis sollicité pour intervenir dans une salle de contrôle c’est avant tout pour les aspects dimensionnels. C’est absurde ! Selon la quantité d’information à traiter et d’actions à mener, il y aura un impact sur les outils (nombre d’écrans, dimensions des écrans, téléphones, souris, etc.).

Il y a un lien direct entre le traitement de l’information et son agencement dans l’espace aussi surement que les informations doivent être organisées sur l’écran. A l’inverse, en quoi une interface informatique peut être « ergonomique » si l’opérateur, au cours de ses tâches, ne se situe pas assez près de l’écran ?

Quel que soit le type d’ergonomie ou le domaine d’application, nous sommes convaincus que la démarche ergonomique est identique. Que ce soit par exemple pour la conception d’un logiciel, d’un poste de travail plus physique, l’aménagement d’horaires, etc.  Quel est votre avis sur la question ? 

Une activité n’est pas uniquement cognitive, physique ou organisationnelle, mais un mélange de ces trois composantes. Voilà pourquoi nous défendons une approche holistique de la qualité utilisateur.

La démarche est la même.

Il s’agit d’analyser les situations de travail en se fondant sur des techniques d’observation et sur des connaissances sur le fonctionnement humain pour lesquels nous sommes formés. Que ce soit dans le tertiaire pour des personnes travaillant sur écran ou dans l’industrie pour des personnes ayant un travail physique important, la démarche consiste à rencontrer les opérateurs et comprendre comment ils parviennent à faire ce que l’on attend d’eux avec les moyens fournis. La compréhension de ce qui se passe donne la possibilité de trouver des aménagements permettant de faciliter la vie des personnes et d’améliorer l’efficacité de l’entreprise.

La particularité du Web pousse les ergonomes à employer des techniques issues et utilisées depuis de nombreuses années dans le marketing. Est-ce que vous pensez que cette particularité en fait une discipline différente ? 

L’ergonomie dans le domaine du Web est particulière dans la mesure où bien souvent, la cible est très grand public et les utilisateurs peu disponibles.

Il me semble que l’ergonomie web relève de l’ergonomie d’usage ; ce qui est différent de l’ergonomie du travail. Je développe cette distinction sur le site action-ergo (consulter la fiche Distinction entre ergonomie du travail et ergonomie d’usage). Ceci implique que les méthodologies ne peuvent pas être tout à fait les mêmes.

Vous distinguez « ergonomie d’usage » et « ergonomie du travail ». Malgré tout, elles semblent fort liées. Un ergonome qui fait de l’ergonomie d’usage devra quoiqu’il arrive considérer la situation de travail et le contexte dans lequel l’utilisateur évolue. A l’inverse, l’ergonome qui analyse le travail devra forcément à un moment donné considérer l’utilité et l’utilisabilité des produits impliqués dans une activité donnée, et donc faire de l’ergonomie d’usage. 

Oui, vous avez tout à fait raison.

Lorsque l’on fait de l’ergonomie du travail, on est amené à concevoir des outils et cela peut être assimilé à de l’ergonomie d’usage. En réalité, si la distinction se fait sur ce point, il n’y a pas à mes yeux de différence. Cela reste la même ergonomie comme je l’évoque sur Action-ergo à travers la page Méthode de conception de produit en ergonomie où je rappelle que la définition de l’utilisabilité est la même que celle de l’ergonomie.

La distinction, à mon avis, tient aux personnes concernées (un utilisateur n’est pas un opérateur) et au contexte (les contextes d’utilisation sont plus facilement identifiés dans le travail que dans l’usage). En fait, le terme « usage » est assez ambigu, car il s’applique aussi aux situations de travail. La distinction devrait être plus évidente en utilisant le terme « ergonomie produit ».

Dans le monde du Web, on considère l’utilisateur dans le cadre d’une activité de travail, mais surtout dans un contexte social. Cette tendance a conditionné l’éclosion de courant comme la « User Experience », qui englobe notamment des composantes peu considérées jusqu’alors, celles des émotions par exemple (« Emotional design »). 

De nombreux chercheurs éminents dans le domaine de la psychologie cognitive, comme Don Norman, ont complètement changé leur approche et pensent désormais que c’est l’émotion qui guide la cognition et plus l’inverse. 

Ces évolutions sont-elles également présentes dans le monde de l’ergonomie physique et organisationnelle ? L’émotion et le contexte social influencent-ils les choix ? Comment prenez-vous en compte ces notions d’émotions et de contexte sociaux dans le cadre de vos interventions ? 

L’expérience utilisateur dans le sens de l’acquisition d’un savoir-faire et non dans le sens « User Experience », ainsi que les aspects liés à l’émotion sont évidemment pris en compte en ergonomie et depuis bien longtemps. Cela fait partie du modèle de fonctionnement humain : le corps, le cerveau, mais aussi le psychisme. Les trois sont liés ; les états dépressifs induisent par exemple des baisses de capacité cognitive.

L’expérience utilisateur fait référence à l’appétence de l’utilisateur pour le produit utilisé ; cette appétence n’est pas uniquement liée à la facilité d’usage, mais touche à des aspects subjectifs d’agrément, de confort, de plaisir, dont les sources peuvent être très diverses. Il existe déjà des métiers bien identifiés qui travaillent sur ces questions : le marketing, le design, etc.

Ne pratiquons pas les métiers des autres alors qu’il nous arrive parfois de protester lorsque d’autres professionnels pensent exercer l’ergonomie.
Il me semble qu’il s’agit ici de la limite de l’ergonomie.

L’agrément et les motivations dans la consommation ne font pas partie de ce sur quoi l’ergonome travaille (sauf en ce qui concerne la facilité d’usage qui peut être un critère d’achat et avoir un impact sur l’image de l’entreprise qui fabrique le produit).

Dans de nombreux contextes, et notamment celui des nouvelles technologies, les concepteurs sont très souvent sollicités pour créer de nouveaux besoins. Ainsi il n’existe pas véritablement d’activité réelle, mais une activité future à appréhender. Les concepteurs et les spécialistes du marketing doivent alors employer des techniques issues de l’ergonomie pour s’assurer de l’acceptation des produits. 

De nombreux ergonomes se spécialisent d’ailleurs dans ce que l’on appelle ergonomie marketing ou ergonomie prospective. Que pensez-vous de cette discipline ? Quel lien voyez-vous entre ergonomie et marketing ? 

Je ne sais pas ce que l’on entend par ergonomie marketing. En tout cas, je ne pense pas que la création d’un nouveau besoin fasse partie de l’ergonomie.

L’ergonomie doit à mon avis se limiter à l’usage. Par contre, tester la facilité d’usage d’un futur produit dont le marketing a établi que cela correspondrait à un besoin est déjà une réalité.

Vous êtes actif dans le milieu de l’ergonomie depuis 1996, comment le marché a-t-il évolué au fil des années ? Est-ce toujours le même métier que vous exercez depuis vos débuts?

En 1996, l’ergonomie était vraiment peu connue du grand public alors qu’aujourd’hui le mot est très souvent utilisé (galvaudé aussi) et rares sont les personnes qui n’ont pas une certaine idée du métier. Ceci devrait être une bonne nouvelle, mais en réalité cette notoriété ne me semble pas profiter pleinement à la profession qui peine à s’organiser efficacement pour communiquer.

Lorsque j’ai créé la société Action-ergo en janvier 2006, il n’y avait que 4 ou 5 cabinets référencés et la SELF restait introuvable sur les moteurs de recherche contrairement aux fabricants de matériels et mobilier de bureau. Les choses ont changé sur les moteurs de recherche et je pense y avoir contribué en mobilisant mes collègues et créant le site du SNCE (Syndicat National des Cabinets conseil en Ergonomie).

D’autres actions sont prévues en ce sens tel que le portail des ergonomes développé par Rémi Mounier, ergonome de formation psycho cognitive et féru d’informatique (il est aussi l’auteur du blog  le petit ergonome).

Je ne saurais dire si le marché a beaucoup évolué depuis mes débuts ; je n’en ai pas le sentiment. En tout cas, il n’a pas évolué suffisamment par rapport à son potentiel. Par exemple, selon les estimations les plus fortes, nous serions environ 3500 ergonomes en France pour environ 7000 médecins du travail ; la logique voudrait que les proportions soient inversées compte tenu du temps d’une consultation par rapport au temps nécessaire pour analyser et optimiser un poste de travail.

Le chiffre devrait être encore plus important pour l’ergonomie du produit ! Combien de produits nouveaux ont-ils été vus aujourd’hui en conception par un ergonome ? 0,00001% ? Combien de projets concernant des lieux de travail sont encore réalisés sans ergonomes ? 99,9% ?

En réalité je suis effaré par certains collègues qui semblent satisfaits d’une évolution de l’ergonomie comme si un pourcentage d’évolution (même important) avait un sens compte tenu de la petitesse du marché actuel.

Ce qui est le plus problématique est que les marchés sur lesquels nous ne sommes pas sont tout simplement occupés par des personnes qui ne sont pas ergonomes. Ceux-ci commencent d’ailleurs à se positionner sur des marchés actuellement occupés par les ergonomes.

Est-ce que ce n’est pas le terme « ergonomie » en lui même, fort galvaudé et utilisé implicitement à mauvais escient, qu’il ne faudrait pas remplacer ? Et peut-être communiquer la discipline avec un autre terme ? 

Cette idée peut apparaitre séduisante, mais ne pourra jamais concrètement réussir dans la mesure où la totalité des ergonomes ne sera jamais d’accord sur un terme. Le résultat sera alors une confusion plus importante. D’autre part, il serait dommage de renoncer à un terme qui maintenant est connu.

Il me semble plus important de le protéger de deux façons : d’une part, une reconnaissance légale, d’autre part, une communication plus forte. Pour la reconnaissance légale du titre d’ergonome des structures telles que SNCE et ADECAP y réfléchissent.

Pour moi la solution la plus efficace reste donc de continuer à mobiliser les ergonomes pour qu’ils contribuent à faire connaitre et à défendre le métier à travers des associations et syndicats professionnels.

Nous le voyons au quotidien, l’ergonomie est en train de se démocratiser. Impossible de lutter contre l’effet de masse. Si ce n’est à courir le risque d’être étiqueté, marginalisé et de ne pas prendre le train des opportunités en marche. En prenant conscience de cela, on pourrait sans doute anticiper et former des personnes issues d’autres métiers à la démarche afin qu’elles les appliquent dans leur domaine d’activité. 

Bien évidemment, le risque de cette approche est de réduire le métier d’ergonome à une sorte de spécialisation secondaire qui viendrait se greffer à un métier de référence (i.e. expert marketing, informaticien, médecin, etc.), et de laisser la voie libre à d’autres pour faire évoluer la discipline dans la mauvaise direction. Malgré tout, cela pourrait avoir l’effet paradoxal de désacraliser la discipline et de permettre aux ergonomes de mieux se positionner, de mieux vendre le cœur de leur discipline, l’analyse de l’activité. Qu’en pensez-vous ?

Bien souvent des professionnels d’autres métiers n’ont pas besoin de connaitre le métier de l’ergonomie pour prétendre en faire. Je ne vois pas en quoi l’idée de former ces personnes permettrait de « désacraliser » la discipline. D’ailleurs l’ergonomie n’est pas sacrée, c’est un métier, c’est tout.

Pourquoi former à moitié des gens pour pratiquer un métier pour lequel un grand nombre de personnes déjà très bien formées sont en recherche d’emploi ?

Néanmoins, la formation peut aussi être utile pour sensibiliser sur le fait que l’ergonomie est un vrai métier. Sous cet angle, les personnes formées seront probablement plus enclines à faire travailler des ergonomes.

Que manque-t-il au marché de l’ergonomie en France pour qu’il explose ? Pourquoi n’y a-t-il pas plus d’ergonomes ? 

Je suis pessimiste. Il manque à mon avis trop de choses :

  • une protection juridique pour l’exercice du métier,
  • des ergonomes expérimentés et compétents,
  • l’organisation de la profession pour une formation en compagnonnage complémentaire de la formation universitaire,
  • une bien plus grande proportion d’ergonomes qui perçoivent l’ergonomie comme un métier et non comme une action politique,
  • un minimum de fonds commun qui permettrait à n’importe qui de savoir ce qu’il va obtenir comme prestation s’il fait appel à un ergonome quel qu’il soit,
  • etc.

Tant de choses !

Quels sont les conseils que vous pourriez donner à des ergonomes qui débutent ? 

L’analyse du travail ou de l’usage, qui fait vraiment notre valeur ajoutée par rapport à d’autres métiers, n’est pas le but, mais le moyen. Le but est de transformer l’essai. Pour cela il faut prendre le risque de se tromper en recherchant des solutions opérationnelles avec les concepteurs. Il faut se mouiller. Se cacher derrière des normes ou des constats ou encore derrière une validation de l’opérateur (ou utilisateur) est confortable, mais vous assure de ne jamais acquérir de compétences.

Je conseille donc aux ergonomes au cours de leur carrière de varier les situations en exerçant dans différents domaines (industrie main-d’œuvre, industrie de process, architecture, développement informatique) et dans différents statuts (interne, externe, salarié, indépendant). C’est cette diversité qui mettra vraiment en perspective la spécificité, la complexité et la transversalité de notre métier. Et de rester souple et pragmatique tout en restant inflexible sur l’essentiel de ce qui fait le métier.

Quels livres clés pourriez-vous conseiller pour inculquer le métier d’ergonome ? 

Mon modèle de l’ergonomie est le « schéma à 5 carrés » de Leplat et Cuny. C’est de mon point de vue l’ouvrage incontournable ; ce modèle me semble indépassé aujourd’hui.

Merci M. Dodeman pour ce partage d’expérience.