Card sorting step by step

En tant que concepteur de sites web, vous devez constamment prendre des décisions délicates. C’est notamment le cas lors de la création de l’architecture de l’information. Et pourtant, vous avez peu de certitude sur vos choix. C’est d’autant plus dommageable que cette étape constitue un point primordial en termes de qualité pour l’utilisateur. Généralement dans les projets web, on divise l’étape de définition de l’architecture de l’information en deux :

  • définition d’une structure de contenu et d’un labelling aboutissant à l’arborescence du site ;
  • détermination des moyens d’accès aux information via un système de navigation.

Dans cet article, nous nous intéressons au premier point. Pourquoi faire intervenir vos utilisateurs lors de la définition de l’arborescence ? Un site web mal organisé du point de vue de l’utilisateur (qui ne respecte pas la logique de vos utilisateurs) est un site qui sera très vite jeté aux oubliettes. Qui peut se targuer d’être le digne représentant de l’intégralité des utilisateurs qu’il cible ? Personne. Comment impliquer vos utilisateurs ? Il existe plusieurs techniques d’ergonomie. Le card sorting (tri de cartes en français) est la technique la plus performante à l’heure actuelle.

Overview du card sorting

Card sorting versus démarche ergo ?

Le card sorting est une technique d’ergonomie qui intègre bien évidemment la démarche centrée utilisateur. Attention, le card sorting n’est pas là pour identifier les contenus répondant aux besoins des utilisateurs mais uniquement pour vous aider à les organiser de manière logique pour ces derniers.

Card sorting : historique, objectif et principe

Le card sorting est issu des techniques des sciences humaines et sociales. Il était initialement utilisée par les chercheurs pour étudier la façon dont sont structurées les connaissances chez l’être humain. Dans le contexte d’un site web, l’objectif du card sorting est de comprendre la logique de structuration et de nommage des utilisateurs pour mettre en place des arborescences efficaces.

Quand appliquer le card sorting ?

Deux possibilités :

  • en mode « conception » : vous arrivez en fin de phase d’analyse, vous avez notamment identifié les contenus et services qui répondent aux besoins de vos utilisateurs, vous avez besoin d’organiser tout cela de manière logique et parlante pour eux ;
  • en mode « évaluation » : vous disposez d’un site web et souhaitez avoir un retour utilisateur sur la logique de structuration et de nommage de l’existant.

Le principe du card sorting

La procédure de base est simple :

  • vous recopiez vos contenus et services sur des cartes ;
  • vous demandez aux utilisateurs de classer les cartes selon leur logique ;
  • vous demandez aux utilisateurs de nommer les tas de cartes qu’ils ont fait (uniquement lors d’un card sorting ouvert).

Card sorting ouvert

Le card sorting ouvert est très intéressant car vous donnez les pleins pouvoirs aux utilisateurs. Sachez malgré tout que cela n’est pas toujours très constructif : vous risquez d’avoir une multitude de titres de catégories proposées sans pouvoir prendre de décision. Ainsi, si vous disposez déjà d’une structure de site, il est plus simple de faire un card sorting fermé, de cibler les lacunes et de les améliorer.

Types de card sorting

Il existe deux types de card sorting :

  • ouvert : les catégories dans lesquelles vous demandez à vos utilisateurs de classer les cartes ne sont pas définies à priori. Ce sont les utilisateurs qui les définissent ;
  • fermé : les catégories dans lesquelles vous demandez à vos utilisateurs de classer les cartes sont déjà définies (c’est le cas par exemple quand on évalue la structure d’un site existant).

Le choix d’un type ou d’un autre dépendra du contexte de votre projet et de vos objectifs.

Card sorting à distance ou in situ ?

Le grand avantage du card sorting est qu’il peut être réalisé sur place (in situ) ou à distance. Cela implique bien évidemment une préparation différente avec des avantages et des inconvénients pour les deux approches. Pour de meilleurs résultats vous pouvez combiner les deux approches. Maintenant que vous avez un aperçu sur la notion du card sorting, décortiquons ensemble sa réalisation.

Posez vous les bonnes questions

La non expertise amène souvent à choisir les techniques d’ergonomie pour de mauvaises raisons. Combien de personnes optent à tort pour un test utilisateur alors qu’ils souhaitent évaluer la structure d’un site. Ou encore pour un card sorting pour décrire comment une fonctionnalité doit interagir avec les utilisateurs…

Etape 1 : Mettez en place un protocole rigoureux

L’évaluation en ergonomie, que ce soit à travers un card sorting ou toute autre technique impliquant des utilisateurs, nécessite la sollicitation d’un expert dans le domaine et la mise en place d’un protocole rigoureux. Ce protocole permettra de choisir la bonne technique d’évaluation en fonction de votre contexte (est-ce que le card sorting est adapté pour ce que vous souhaitez faire), de définir les hypothèses que vous souhaitez tester, de cibler les métriques et l’analyse adaptée à vos besoins (analyse qualitative, analyse quantitative…), de mettre en place de bonnes consignes, de parvenir à tester ce que vous souhaitez réellement tester, sans biais, sans guider l’utilisateur, pour finalement obtenir des résultats fiables et utilisables pour la reconception. Toute cette réflexion est fondamentale car elle va conditionner le card sorting et la pertinence des résultats que vous obtiendrez : si le protocole n’est pas correctement mis en place, le temps que vous investirez peut déjà être considéré comme perdu !

Engager un évaluateur

Ne faites jamais réaliser l’évaluation par une personne impliquée dans la conception. On ne peut pas être juge et parti.

Etape 2 : Choisissez les bons utilisateurs

Assurez-vous que les utilisateurs que vous sollicitez soient représentatifs de la population que vous ciblez. C’est l’analyse des profils utilisateurs qui va vous permettre de décrire en détails les caractéristiques ciblées et de définir des profils types (personas). Les études scientifiques démontrent qu’il faut entre 20 et 30 utilisateurs par profil type identifié. Vous pouvez recruter autour de vous, mais attention : il est important d’identifier d’abord la cible, ensuite de recruter. Faire appel aux mauvaises personnes (celles ne correspondant pas à la cible) anéantirait vos résultats.

Etape 3 : Choisissez des contenus pertinents (les cartes)

D’une manière générale lors de tout test utilisateur, il est primordial de s’assurer que les scénarios de test proposés aux utilisateurs (les objectifs que vous leur proposez d’atteindre) soient représentatifs de leurs besoins (est-ce qu’ils correspondent vraiment aux attentes utilisateurs identifiées lors de la phase d’analyse). Dans le cadre d’un card sorting, cela revient à sélectionner des contenus pertinents et compréhensibles du point de vue de vos utilisateurs. Quand vous rédigez vos cartes, faites très attention :

  • à la clarté des contenus : un contenu mal rédigé vous empêchera de tester les hypothèses de départ. Vous aurez des difficulté à comprendre les raisons pour lesquelles il a été classé à l’endroit choisi par vos utilisateurs ;
  • à la granularité des contenus : vous pouvez rédiger une carte sous la forme d’un titre, d’un descriptif générique, d’un exemple réel de contenu, d’une image… Vous pouvez coupler les approches (par exemple en mettant un titre et un exemple réel de contenu), mais quoi qu’il arrive conservez une approche de granularité identique à travers vos cartes.

Nombre de cartes ?

En moyenne, on préconise d’utiliser au maximum entre 50 et 60 cartes par card sorting.

Des contenus testables

Assurez-vous que les contenus à trier soient testables : par exemple cela ne fait pas de sens de tester une loi, un organigramme ni même la façon dont une fonctionnalité doit interagir avec l’utilisateur

Tester plusieurs niveaux dans l’arborescence ?

Généralement on fait en sorte de faire trier des contenus qui sont de même niveau dans l’arborescence (par exemple des contenus de niveau 2 dans des catégories de niveau 1). Si vous souhaitez tester plus de deux niveaux, vous devez procéder par étape. Admettons que vous testiez les trois premiers niveaux d’une arborescence, vous pouvez définir une première étape pour faire trier des cartes de niveau 3 dans des catégories de niveau 2, puis une seconde étape pour faire trier des cartes de niveau 2 dans des catégories de niveau 1.

Trop de cartes ?

Quand on souhaite aller plus en profondeur et faire classer un niveau 3 d’arborescence, on est vite confronté à un nombre trop élevé de cartes. Il vous faudra donc faire des choix et définir des priorités. Faire des échantillons au hasard est une éventualité à considérer. Une fois que vous disposez de tous les éléments pour commencer le card sorting, vous pouvez vous atteler à l’organisation de la séance, la préparation du matériel et le déroulement du test.

Etape 4 : Organisez la séance de manière rigoureuse

Card sorting in situ

  • Nombre d’utilisateurs : on préconise généralement de faire intervenir entre 5 et 8 utilisateurs par séance. Attention : même si l’on sollicite plusieurs utilisateurs par séance l’exercice est individuel ;
  • Durée de la séance : 1h30 avec 45 minutes de card sorting ;

Prévoyez deux personnes par séance : un animateur qui se consacre aux participants, puis une personne qui s’occupe de la logistique, qui note et gère la réception des données. Le grand avantage du card sorting in situ est qu’il permet une fois le test réalisé de revenir sur certaines hypothèses en direct avec les utilisateurs. Les utilisateurs peuvent expliquer leurs choix, indiquer les difficultés rencontrées, etc. Les informations données sont précieuses car elles permettent directement d’identifier les contenus incompris.

Card sorting à distance

  • Nombre d’utilisateurs : pas de limite ;
  • Durée de la séance : pas plus de 45 minutes.

Une erreur fréquente est de ne pas annoncer le temps global nécessaire à la réalisation du test lors des consignes. Au risque de perdre beaucoup d’utilisateurs en cours de route.

Etape 5 : préparez le matériel

Card sorting in situ

Recyclez votre matériel de bureau : cartes découpées dans des fardes, post-it, élastiques, stylos, une table assez spacieuse… Prévoyez des cartes vierges pour les gens qui souhaitent ajouter des contenus ou placer une cartes dans plusieurs rubriques. elastique

Card sorting à distance

De nombreux outils sont à votre disposition : Optimalsort, Opensort etc.

Etape 6 : lancez le déroulement du card sorting

Phase 1 : accueil et consignes

  • Mettez les gens en condition ;
  • Expliquez l’objectif du test pour obtenir ce que vous souhaitez, mais sans trop en dire pour ne pas biaiser les résultats ;
  • Un seul mot d’ordre : « Faites des regroupements qui ont du sens pour vous ».

Pour un card sorting in situ, étant donné que vous avez la possibilité de répondre aux questions des utilisateurs (à l’inverse d’un card sorting à distance), la formulation de la consigne est moins critique. Faites néanmoins très attention à plonger les utilisateurs dans les mêmes conditions en respectant le protocole établi. Pour un card sorting à distance, faites vraiment attention à la consigne et au déroulement du tri, vous n’aurez pas le droit à l’erreur.

Phase 2 : demandez aux utilisateurs de trier les cartes

C’est parti, chaque utilisateur peut trier les cartes qu’il a à disposition.

  • Faites trier individuellement ;
  • Demandez aux utilisateurs de regrouper les cartes sans forcément nommer les groupes ;
  • Laissez la possibilité aux utilisateurs de placer une carte à deux endroits ;
  • Laissez aux utilisateurs la possibilité de constituer le nombre de catégories qu’ils souhaitent. Vous pourrez aisément revenir par après en leur demandant de réduire le nombre de groupes ;
  • Laissez la possibilité aux utilisateurs de créer une catégorie « Autre » s’ils n’arrivent pas à trier une carte (les cartes vierges permettent la duplication).

Phase 3 : demandez aux utilisateurs de nommer les catégories

nommage-cartes Cette phase vaut uniquement pour un card sorting ouvert (lors duquel on demande aux utilisateurs de classer les cartes dans des catégories qu’ils créent eux-même).

  • Faites aposer les titres de catégories à l’aide d’un post-it ;
  • Rappelez que l’objectif est de faire des titres de rubriques. Si vous obtenez des noms trop longs, demandez aux utilisateurs de surligner les mots clés ;
  • Laissez la possibilité aux utilisateurs de renommer leurs groupes à posteriori.

Phase 4 : débriefez avec les utilisateurs

Cette phase est normalement réalisée lors d’un card sorting in situ et plus difficilement applicable pour un card sorting à distance.

  • A la fin du card sorting expliquez la finalité du test aux utilisateurs ;
  • Orientez les discussions pour obtenir le maximum d’information ;
  • Minimisez le travail de saisie par après (souvenez-vous : une personne pour diriger, une personne pour noter) et intégrez directement les résultats dans un logiciel dédié pour gagner du temps pour l’analyse.

Analyse versus Client ?

Faites l’analyse sans le client : ce n’est pas son métier et cela risque de biaiser votre analyse et vos résultats !

Etape 7 : résultats et analyse

Au départ, vous obtiendrez des données brutes par participant. Ces données doivent être consolidées avant d’être analysées. Sachez que la sollicitation d’un expert est indispensable. En termes d’analyse, vous devrez combiner deux techniques : analyse statistique et analyse exploratoire.

Analyse statistique

L’analyse statistique consiste à traiter les données collectées (notamment à l’aider de matrices de co-occurence) et voir si des inférences statistiques et des généralisations sont possibles.

Matrices de co-occurrence

Les matrices de co-occurence permettent de voir en termes de pourcentage combien de fois des éléments (cartes ou catégories) ont été rapprochés (dans le sens de « classer ensemble ») par les utilisateurs. co-occurence La matrice vous permet de comprendre quelles sont les cartes qui vont ensemble. Ci-dessus, la carte « Atelier 5 – 14h00-15h30 le … » a été classée par 96% des utilisateurs avec la carte « Atelier 7 – 14h00 – 15h30. co-occurence-bis La matrice vous permet également de voir le pourcentage de classement d’une carte dans une catégorie. Ci-dessus on peut voir que la carte « Dossiers dans lesquels on … » a été classée par 67% des utilisateurs dans le groupe nommé « Catégories ». On considère généralement que les classements sont significatifs lorsque les pourcentages sont supérieurs ou égaux à 75%. Certaines cartes ont une forte propagation et sont classées de manière égale avec toutes les autres cartes et/ou catégories. C’est à double tranchant : cela veut soit dire que la carte doit être proposée partout de manière contextuelle, soit qu’elle ne se rapproche d’aucune autre.

Dendrogrammes

Les dendrogrammes correspondent à une autre vue des groupements réalisés et des matrices de co-occurences. dendrogramme Le dendrogramme affiche une sorte d’arborescence qui présente la distance entre les cartes. Le grand intérêt des dendrogrammes est qu’ils permettent de définir le nombre de catégories souhaité (notamment avec Websort, cf. ci-dessus élément entouré en rouge). Malgré tout, très souvent l’analyse statistique n’est pas suffisante : il faut dès lors aller dans le détail, voir pourquoi certains utilisateurs se détachent de la tendance, pourquoi certaines cartes ont été classées à tel endroit et faire de l’analyse exploratoire.

Analyse quantitative ou qualitative ?

Cela dépend de vos objectifs. Quantitatif : vous analyser les données chiffrées via des techniques statistiques. Qualitatif : vous faites de l’observation pure et analysez les comportements individuels de classement.

Analyse exploratoire

L’analyse exploratoire correspond à une analyse plus approfondie, du qualitatif pur, au cas par cas. Elle permet de s’intéresser aux approches de classement en détails. Elle permet d’émettre des hypothèses quand les résultats ne sont pas statistiquement significatifs et d’identifier des risques. Le card sorting in situ est plus propice à l’analyse exploratoire : on peut revenir sur ce que les gens ont fait et en discuter avec eux. A distance, c’est plus délicat.

Analyse des titres de regroupement

Cette analyse est faite dans le cadre d’un card sorting ouvert ou de manière très partiel lors de card sorting fermé quand les gens créent de nouvelles catégories. D’expérience, dans le cadre d’un card sorting ouvert, beaucoup de catégories sont proposées : vous devrez faire des regroupements intermédiaires (une même catégorie peut être nommée de manière très différentes par les utilisateurs) et faire une analyse thématique.

Reconception avec ou sans le client ?

Faites la reconception avec le client. Cela vous permettra d’intégrer les besoins organisationnels et marketing dans la reconception.

Etape 8 : solutions et reconception

Le card sorting va vous offrir l’opportunité d’identifier :

  • des contenus mal intitulés,
  • dans le cadre d’un card sorting fermé : des contenus pas à la bonne place et catégories mal intitulées ;
  • des besoins d’une nouvelle catégorie (même si ce n’est pas la finalité d’un tri) ;
  • des besoins de liens réciproques ;
  • des différences de catégorisation selon les profils ciblés.

Lors de la reconception, n’oubliez pas les fondamentaux, qui ne ressortiront pas forcément des résultats du card sorting :

  • organisez votre arborescence de manière thématique et non organisationnelle ;
  • faites une arborescence d’abord en largeur puis en profondeur ;
  • faites une arborescence régulière ;
  • limitez la profondeur de l’arborescence.

Remarques clients

Remarque : « Vous avez fait un card sorting à distance, on ne sait pas vraiment ce que les utilisateurs ont fait chez eux… si ça se trouve ils ont regardé la télé, ou pire… »

Réponse : « Oui vous avez raison. Mais en quoi cela diffère de la vie réelle et de l’utilisation réelle de l’Internet ? »

Remarque : « Le card sorting se fait à base de cartes, ce n’est pas représentatif de la réalité. Les utilisateurs n’ont pas le contexte. Je pense que si on laissait les utilisateurs devant un écran avec le contexte du site, ils s’y retrouveraient ».

Réponse : « Proposer aux utilisateurs de classer des cartes dans des catégories revient à les mettre devant une page d’accueil et à leur demander de préciser quels sont les contenus qui se cachent derrière le nom de chacune des rubriques. C’est la question que l’on se pose tous avant de sélectionner une rubrique. La procédure du card sorting est donc tout à fait adaptée ».

Utilisez des visuels pour communiquer aux clients

cartographie Evitez de venir avec des matrices de co-occurence et des dendrogrammes auprès de vos clients. Venez avec une cartographie visuelle de l’arborescence que vous proposez. Si les clients souhaitent aller dans le détail, montrez leur les livrables d’analyse.

Conclusion

Il y a tellement de profils utilisateurs, de contextes d’utilisation et de logique d’utilisation différentes que l’on n’est jamais sûr de rien sans impliquer les utilisateurs. On ne peut définitivement pas se mettre dans la peau de l’utilisateur et faire une arborescence dans son coin.